Frédéric Lenoir
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LE TEXTE DU COURS DE BRUNO PINCHARD

CAMPUS MAÇONNIQUE DE FRANCE

Première séance, le 2 février 2021 :

Commencer une exploration des champs d’intérêt et d’étude de la Franc-Maçonnerie la veille d’un 3 février, jour de la naissance de Gargantua où l’on fête la Saint Blaise, patron des Maçons, voilà un signe qu’il faut saisir au vol. Nous traverserons, au cours de ce parcours qui nous conduira au seuil de l’été, quelques enseignements de Rabelais, nous lirons les Constitutions d’Anderson dans la perspective des archives médiévales de la Maçonnerie spéculative et nous tenterons de nous donner une idée claire de l’avenir de la Maçonnerie à partir de divers témoignages, parmi lesquels les observations de Joseph de Maistre sur la Réforme templière. Alors, il sera temps de se demander si la Franc-Maçonnerie est, oui ou non, une “science maudite”, reprenant cette formule troublante à l’ouvrage de Stanislas de Guaïta, Essais sur les sciences maudites datant de1890... BP

I. COMMENT PARLER DE LA FRANC-MAÇONNERIE ? La leçon de Rabelais

Parler de Franc-Maçonnerie, c’est tout à la fois prendre en charge un objet merveilleux, digne de la quête des contes, et un objet maudit, tant le secret maçonnique a connu de vicissitudes dans l’histoire, faites d’accusations, de soupçon et finalement d’ignorance. Nous menons un combat contre cette ignorance, tout en sachant qu’il y a bien une limite à tout dévoilement maçonnique : le secret est constitutif de la vie des loges, il est même au fond de la vie humaine, c’est sans doute le dernier mot de l’humanité : comment en venir à bout ? Quelles Lumières peuvent éclairer un monde où d’emblée il est reconnu que nous ne savons ni lire ni écrire ? Seule la lumière entrevue de la loge nous concède l’éclairage appropriée aux mystères de l’initiation. Cette lumière éclairera le monde, mais ce n’est pas le monde qui peut éclairer la loge.

Voilà pourquoi les sciences historiques, les sciences humaines, les enquêtes anthropologiques peuvent contribuer à éclairer le phénomène maçonnique, mais ne constitueront jamais l’assurance d’un savoir adéquat à son objet. On peut passer une vie entière à chercher l’idée proportionnée au vertige maçonnique. On peut même dire qu’être maçon, c’est trouver en soi, c’est entrer la proximité d’un fait dont une vie entière ne suffit pas à rendre raison : ce qu’on pourrait appeler une transcendance, mais qu’il faudrait se garder d’opposer trop vite à l’immanence. La Maçonnerie est un fait et il attend l’intelligibilité qu’il mérite.

Que ce fait traverse l’histoire, et pas seulement l’histoire moderne, mais l’histoire de l’humanité, les traces, bâties ou rédigées, des cultes sur la surface de la terre, la succession des religions à mystère, des aréopages, des guildes, des confréries, des collèges, des cénacles et même des académies suffit à l’attester. Et il n’y aurait pas de meilleure justification à notre enquête ce soir que de relever ce fait simple : alors que nous sommes contraints, dans un contexte mondialisé, de reconnaître la relativité de nos principes les plus sacrés, il y a un fait dans le monde qui demeure constant, il y a un principe qui résiste à toutes les usures, il y a une premier moteur qui déjoue toutes les tentatives de se confondre avec le mobilisme universel, et cet événement à valeur de principe c’est l’instant proprement méta-physique où des hommes font cercle pour se soumettre au claquement de maillet qui ouvre le rite. Pas de rite sans mythe, Lévi-Strauss l’a montré, mais pas de mythe sans le tracé d’un espace clos qui échappe aux contraintes de la nature, c’est-à-dire de l’ensemble des êtres conditionnés. La loge rassemble des hommes autour d’un centre inconditionné. Le tracé de ce cercle est certes une fiction, et ordonne les participants à une convention qu’on pourrait rapporter au jeu du théâtre. Mais dès lors que le rite est commencé, le centre désigné échappe à l’espace-temps, un acte immémorial advient et jamais le parti pris du faux ou du conventionnel ne s’est plus sincèrement rapporté à un absolu de vérité.

Ce renversement du faux dans le vrai est le plus grand attrait de la pratique maçonnique et le caractère inépuisable de son patrimoine tient sans doute à ce paradoxe : plus on montre que la Maçonnerie est conditionnée par le temps dans lequel elle est née, par les influences sociales et historiques qui ont présidé à son invention, plus on rencontre une profondeur que rien ne peut contenir et qui, fragile à l’excès, devient invulnérable. Elle est relative à une société, à une politique, à une limite territoriale, et voici qu’elle vaut partout et toujours, qu’elle est sphérique comme la planète et que personne n’a jamais pu l’asservir aux bornes de ses conditions de naissance, de propagation ou de déclin.

C’est pourquoi il faut tenir immédiatement deux propositions qui ne sont contradictoires qu’en apparence — on pourrait dire qu’elles constituent les antinomies de la raison maçonnique et, comme telles, elles sont à la recherche de leur conciliation :

— La Franc-Maçonnerie est une construction humaine qui, procédant de pratiques opératives anciennes, a été établie à des fins politiques et stratégiques afin d’assurer la pérennité de la dynastie régnante en Angleterre

— La Franc-Maçonnerie est le retour d’une initiation aussi ancienne qu’Adam, qui revenant régulièrement dans l’histoire, a profité de la diffusion de la Bible en Occident par la religion chrétienne pour transmettre un legs immémorial sur lequel reposent depuis toujours les éléments les plus éclairés des peuples.

Plus donc la Maçonnerie est limitée et précaire, plus elle est éternelle. Je dirais même qu’elle est exactement la forme d’éternité qui convient à notre temps, c’est-à-dire un temps de désenchantement particulièrement aigu. Car elle peut, pour produire ses modestes effets, se priver de la pompe des cérémonies, elle peut se contenter d’un monde en ruine et d’une baraque d’ouvriers pour se perpétuer, elle peut faire l’économie d’un catalogue d’articles de croyance : elle est le plus pauvre des gestes humains, mais c’est elle qui restera en dernier quand les convictions les plus fermes et les plus solennelles seront retournées en poussière. A ce titre, la Maçonnerie appartient bien au style des Vanités et des Memento mori, mais c’est parce que les ruines où elle prospère sont le signe de sa pérennité, de la profondeur de sa mémoire. A ce titre, nous pourrions nous comparer pour cette première interrogation aux compagnons de Pantagruel quand il aborde l’île des Macréons, c’est-à-dire l’île des mortels à la vie longue, eux qui apporteront aux héros le témoignage le plus authentique sur l’immortalité des âmes :

— Cf. Quart livre chapitre XXV-XXVI, p. 598-599 (édition Mireille Huchon, collection la Pléiade).

— Cf. Cinquième livre, le manuscrit, XLVII, p. 840.

La Renaissance est riche en évocation de ce genre, et cela n’a rien d’étonnant s’il est vrai que la fécondité de la Maçonnerie est précisément de provoquer des « renaissances » dans l’histoire humaine. Il n’y a pas de preuve plus sensible de la vitalité des anciens mystères que de les voir reparaître, chez Rabelais comme chez Vinci, chez Dante comme chez Colonna, provoquant un éternel retour aux sources que les historiens peinent à expliquer et qui, soudain, illumine le champ de l’histoire de formes venues de nulle part ou plutôt venues directement du foyer des loges et de la forge d’Hiram.

Je crois que nous pouvons répéter avec Rabelais, comme avec Plutarque, que pour nous désormais le Grand Pan est mort. Nous avons perdu nos dieux, nous cherchons le dieu d’après les dieux, celui qu’encore très près de nous Hölderlin implore et qu’il désespère de nommer. Nous devons apprendre à vivre dans un désert. Mais sachons que tant que nous trouverons une porte à laquelle frapper en apprenti nous ne serons pas seuls au monde et que toute puissance de renouveau n’aura pas quitté cette terre. Et si même un jour l’humanité est contrainte de s’arracher à cette planète pour courir d’étoiles en étoiles, je crois bien que cette race de vivants ne se séparera jamais de la Franc-Maçonnerie. Sans doute aura-t-elle un autre nom, usera-t-elle de rites différents, mais elle attestera une pérennité humaine que rien d’autre n’approche. Comme l’indique encore Rabelais, elle met même les dieux en péril parce qu’elle concurrence leurs sièges célestes :

Cf. Rabelais, Tiers livre, LII, p. 509.

Je ne cite pas seulement Rabelais pour rafraîchir votre attention. J’y vois une somme particulièrement dense d’une parole sinon templière, au moins « gallique », comme on disait à l’époque où la France n’existait pas encore tout à fait, qui mérite d’être ressaisie par un peuple qui doute chaque jour davantage d’être descendu des plus nobles parmi les Troyens. Rabelais d’ailleurs n’oublia pas de saluer au passage l’humble compagnie. Il a même exprimé sa mélancolie de ne pas pouvoir participer à ses travaux, son état religieux lui interdisant cette initiation. Mais il n’a pas manqué de marquer sa profonde admiration et même sa conviction, ce qu’il appelait sa « foi profonde », qu’il y avait là un trésor immémorial :

Cf. Rabelais, Cinquiesme livre, Prologue, p. 727.

Ces « très céleste écrits » nous font défaut, mais ils font partie de notre mémoire et ils confirment les récits d’origine de la Franc-Maçonnerie que nous lisons dans les Constitutions d’Anderson. Quand celui-ci rappelle que la Franc-Maçonnerie moderne n’aurait pu se constituer sans rassembler des textes divers et précieux présents en France, en Italie, en Angleterre dans les guildes opératives, des écrits qui retraçaient la transmission du métier depuis Adam, à travers l’Égypte et les collegia romains, jusque dans la vallée du Rhône, pour être protégés par la cour de France et finalement se retrouver cultivés jusqu’en Écosse, il ne fait qu’illustrer le même geste que celui que Rabelais accomplit dans ces pages, comme en tant d’autres : rassembler ce qui est épars, ne se laisser décourager par la disparition d’aucun maître ni d’aucun art, rester persuadé que la complexité des transmissions humaines dépasse tout ce que nos bibliothèques trop ordonnées ne contiendront jamais, la certitude d’un chemin de pèlerinage sur la terre dont les initiés constitueront toujours l’avant-garde, même au jour de la nuit la plus épaisse.

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