Cours de Bruno Pinchard

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Cours de Bruno Pinchard

CAMPUS MAÇONNIQUE DE FRANCE

Première séance, le 2 février 2021 :

Commencer une exploration des champs d’intérêt et d’étude de la Franc-Maçonnerie la veille d’un 3 février, jour de la naissance de Gargantua où l’on fête la Saint Blaise, patron des Maçons, voilà un signe qu’il faut saisir au vol. Nous traverserons, au cours de ce parcours qui nous conduira au seuil de l’été, quelques enseignements de Rabelais, nous lirons les Constitutions d’Anderson dans la perspective des archives médiévales de la Maçonnerie spéculative et nous tenterons de nous donner une idée claire de l’avenir de la Maçonnerie à partir de divers témoignages, parmi lesquels les observations de Joseph de Maistre sur la Réforme templière. Alors, il sera temps de se demander si la Franc-Maçonnerie est, oui ou non, une “science maudite”, reprenant cette formule troublante à l’ouvrage de Stanislas de Guaïta, Essais sur les sciences maudites datant de1890... BP

I. COMENT PARLER DE LA FRANC-MAÇONNERIE ? Rabelais

Parler de Franc-Maçonnerie, c’est tout à la fois prendre en charge un objet merveilleux, digne de la quête des contes, et un objet maudit, tant le secret maçonnique a connu de vicissitudes dans l’histoire, faites d’accusations, de soupçon et finalement d’ignorance. Nous menons un combat contre cette ignorance, tout en sachant qu’il y a bien une limite à tout dévoilement maçonnique : le secret est constitutif de la vie des loges, il est même au fond de la vie humaine, c’est sans doute le dernier mot de l’humanité : comment en venir à bout ? Quelles Lumières peuvent éclairer un monde où d’emblée il est reconnu que nous ne savons ni lire ni écrire ? Seule la lumière entrevue de la loge nous concède l’éclairage appropriée aux mystères de l’initiation. Cette lumière éclairera le monde, mais ce n’est pas le monde qui peut éclairer la loge.

Voilà pourquoi les sciences historiques, les sciences humaines, les enquêtes anthropologiques peuvent contribuer à éclairer le phénomène maçonnique, mais ne constitueront jamais l’assurance d’un savoir adéquat à son objet. On peut passer une vie entière à chercher l’idée proportionnée au vertige maçonnique. On peut même dire qu’être maçon, c’est trouver en soi, c’est entrer la proximité d’un fait dont une vie entière ne suffit pas à rendre raison : ce qu’on pourrait appeler une transcendance, mais qu’il faudrait se garder d’opposer trop vite à l’immanence. La Maçonnerie est un fait et il attend l’intelligibilité qu’il mérite.

Que ce fait traverse l’histoire, et pas seulement l’histoire moderne, mais l’histoire de l’humanité, les traces, bâties ou rédigées, des cultes sur la surface de la terre, la succession des religions à mystère, des aréopages, des guildes, des confréries, des collèges, des cénacles et même des académies suffit à l’attester. Et il n’y aurait pas de meilleure justification à notre enquête ce soir que de relever ce fait simple : alors que nous sommes contraints, dans un contexte mondialisé, de reconnaître la relativité de nos principes les plus sacrés, il y a un fait dans le monde qui demeure constant, il y a un principe qui résiste à toutes les usures, il y a une premier moteur qui déjoue toutes les tentatives de se confondre avec le mobilisme universel, et cet événement à valeur de principe c’est l’instant proprement méta-physique où des hommes font cercle pour se soumettre au claquement de maillet qui ouvre le rite. Pas de rite sans mythe, Lévi-Strauss l’a montré, mais pas de mythe sans le tracé d’un espace clos qui échappe aux contraintes de la nature, c’est-à-dire de l’ensemble des êtres conditionnés. La loge rassemble des hommes autour d’un centre inconditionné. Le tracé de ce cercle est certes une fiction, et ordonne les participants à une convention qu’on pourrait rapporter au jeu du théâtre. Mais dès lors que le rite est commencé, le centre désigné échappe à l’espace-temps, un acte immémorial advient et jamais le parti pris du faux ou du conventionnel ne s’est plus sincèrement rapporté à un absolu de vérité.

Ce renversement du faux dans le vrai est le plus grand attrait de la pratique maçonnique et le caractère inépuisable de son patrimoine tient sans doute à ce paradoxe : plus on montre que la Maçonnerie est conditionnée par le temps dans lequel elle est née, par les influences sociales et historiques qui ont présidé à son invention, plus on rencontre une profondeur que rien ne peut contenir et qui, fragile à l’excès, devient invulnérable. Elle est relative à une société, à une politique, à une limite territoriale, et voici qu’elle vaut partout et toujours, qu’elle est sphérique comme la planète et que personne n’a jamais pu l’asservir aux bornes de ses conditions de naissance, de propagation ou de déclin.

C’est pourquoi il faut tenir immédiatement deux propositions qui ne sont contradictoires qu’en apparence — on pourrait dire qu’elles constituent les antinomies de la raison maçonnique et, comme telles, elles sont à la recherche de leur conciliation :

— La Franc-Maçonnerie est une construction humaine qui, procédant de pratiques opératives anciennes, a été établie à des fins politiques et stratégiques afin d’assurer la pérennité de la dynastie régnante en Angleterre

— La Franc-Maçonnerie est le retour d’une initiation aussi ancienne qu’Adam, qui revenant régulièrement dans l’histoire, a profité de la diffusion de la Bible en Occident par la religion chrétienne pour transmettre un legs immémorial sur lequel reposent depuis toujours les éléments les plus éclairés des peuples.

Plus donc la Maçonnerie est limitée et précaire, plus elle est éternelle. Je dirais même qu’elle est exactement la forme d’éternité qui convient à notre temps, c’est-à-dire un temps de désenchantement particulièrement aigu. Car elle peut, pour produire ses modestes effets, se priver de la pompe des cérémonies, elle peut se contenter d’un monde en ruine et d’une baraque d’ouvriers pour se perpétuer, elle peut faire l’économie d’un catalogue d’articles de croyance : elle est le plus pauvre des gestes humains, mais c’est elle qui restera en dernier quand les convictions les plus fermes et les plus solennelles seront retournées en poussière. A ce titre, la Maçonnerie appartient bien au style des Vanités et des Memento mori, mais c’est parce que les ruines où elle prospère sont le signe de sa pérennité, de la profondeur de sa mémoire. A ce titre, nous pourrions nous comparer pour cette première interrogation aux compagnons de Pantagruel quand il aborde l’île des Macréons, c’est-à-dire l’île des mortels à la vie longue, eux qui apporteront aux héros le témoignage le plus authentique sur l’immortalité des âmes :

— Cf. Quart livre chapitre XXV-XXVI, p. 598-599 (édition Mireille Huchon, collection la Pléiade).

— Cf. Cinquième livre, le manuscrit, XLVII, p. 840.

La Renaissance est riche en évocation de ce genre, et cela n’a rien d’étonnant s’il est vrai que la fécondité de la Maçonnerie est précisément de provoquer des « renaissances » dans l’histoire humaine. Il n’y a pas de preuve plus sensible de la vitalité des anciens mystères que de les voir reparaître, chez Rabelais comme chez Vinci, chez Dante comme chez Colonna, provoquant un éternel retour aux sources que les historiens peinent à expliquer et qui, soudain, illumine le champ de l’histoire de formes venues de nulle part ou plutôt venues directement du foyer des loges et de la forge d’Hiram.

Je crois que nous pouvons répéter avec Rabelais, comme avec Plutarque, que pour nous désormais le Grand Pan est mort. Nous avons perdu nos dieux, nous cherchons le dieu d’après les dieux, celui qu’encore très près de nous Hölderlin implore et qu’il désespère de nommer. Nous devons apprendre à vivre dans un désert. Mais sachons que tant que nous trouverons une porte à laquelle frapper en apprenti nous ne serons pas seuls au monde et que toute puissance de renouveau n’aura pas quitté cette terre. Et si même un jour l’humanité est contrainte de s’arracher à cette planète pour courir d’étoiles en étoiles, je crois bien que cette race de vivants ne se séparera jamais de la Franc-Maçonnerie. Sans doute aura-t-elle un autre nom, usera-t-elle de rites différents, mais elle attestera une pérennité humaine que rien d’autre n’approche. Comme l’indique encore Rabelais, elle met même les dieux en péril parce qu’elle concurrence leurs sièges célestes :

Cf. Rabelais, Tiers livre, LII, p. 509.

Je ne cite pas seulement Rabelais pour rafraîchir votre attention. J’y vois une somme particulièrement dense d’une parole sinon templière, au moins « gallique », comme on disait à l’époque où la France n’existait pas encore tout à fait, qui mérite d’être ressaisie par un peuple qui doute chaque jour davantage d’être descendu des plus nobles parmi les Troyens. Rabelais d’ailleurs n’oublia pas de saluer au passage l’humble compagnie. Il a même exprimé sa mélancolie de ne pas pouvoir participer à ses travaux, son état religieux lui interdisant cette initiation. Mais il n’a pas manqué de marquer sa profonde admiration et même sa conviction, ce qu’il appelait sa « foi profonde », qu’il y avait là un trésor immémorial :

Cf. Rabelais, Cinquiesme livre, Prologue, p. 727.

Ces « très céleste écrits » nous font défaut, mais ils font partie de notre mémoire et ils confirment les récits d’origine de la Franc-Maçonnerie que nous lisons dans les Constitutions d’Anderson. Quand celui-ci rappelle que la Franc-Maçonnerie moderne n’aurait pu se constituer sans rassembler des textes divers et précieux présents en France, en Italie, en Angleterre dans les guildes opératives, des écrits qui retraçaient la transmission du métier depuis Adam, à travers l’Égypte et les collegia romains, jusque dans la vallée du Rhône, pour être protégés par la cour de France et finalement se retrouver cultivés jusqu’en Écosse, il ne fait qu’illustrer le même geste que celui que Rabelais accomplit dans ces pages, comme en tant d’autres : rassembler ce qui est épars, ne se laisser décourager par la disparition d’aucun maître ni d’aucun art, rester persuadé que la complexité des transmissions humaines dépasse tout ce que nos bibliothèques trop ordonnées ne contiendront jamais, la certitude d’un chemin de pèlerinage sur la terre dont les initiés constitueront toujours l’avant-garde, même au jour de la nuit la plus épaisse.

Deuxième séance, le 13 avril 2021 

II. UN CHRISTIANISME TRANSCENDANT ? Joseph de Maistre

Nous disposons d’un guide singulier pour poursuivre notre chemin, celui d’un grand noble de Chambéry issu d’une famille niçoise, écrivain contre-révolutionnaire qui a connu la Maçonnerie d’avant la Révolution et lui a accordé une attention toute sa vie durant, de Chambéry à Saint-Pétersbourg, et de Saint-Pétersbourg à Turin, au point d’envisager toutes ses métamorphoses à l’orée de la période moderne et d’en percer à jour les ressorts les plus profonds. Tel est le sénateur Joseph de Maistre (1754-1821), érudit, diplomate, maçon initié à la loge des Trois mortiers à Chambéry rattachée à la Grande Loge de Londres en 1773, et finalement ministre d’État du royaume de Chambéry, celui que dénonça avec une véhémence croissante le républicain Hugo, mais que vénéra Charles Baudelaire au point d’en faire son maître à l’égal d’Edgar Poe.

En 1776, De Maistre est entré en relation avec J.B. Willermoz et devient Chevalier de la Stricte Observance Templière sous le nom de Josephus a Floribus, puis Grand Profès, nouant des relations avec Saint-Martin, selon des convergences doctrinales et spirituelles qui donneront naissance au Rite Écossais Rectifié. C’est en 1782, à l’occasion du convent de Wilhemsbad, qu’il rédige un des grands textes théoriques de la Maçonnerie, le Mémoire au duc de Brunswick. Mais la Révolution en France, qu’il observe de près, va lui faire craindre les conséquences pour la Savoie du renversement de l’ancien monde. Soupçonné de sympathies révolutionnaires, il est tenu à l’écart des plus hautes charges du royaume. Il est obligé de rassurer sur ses engagements maçonniques dans le Mémoire sur la franc-maçonnerie de 1793, qui constitue une défense de l’Ordre contre les soupçons jacobins qui portent sur elle. Malgré la publication de son pamphlet anti-révolutionnaire, Considérations sur la France en 1797, il ne parvient pas à rentrer dans les bonnes grâces du gouvernement du royaume de Piémont. Mais il est finalement nommé en 1802 ambassadeur à Saint-Pétersbourg, où il va fréquenter le Tsar et influer sur la politique russe en encourageant à rompre avec toute forme de réformisme. Prosélyte catholique, il favorise les conversions dans l’aristocratie russe tout en faisant valoir le rôle de la Russie dans l’unité de la chrétienté, si elle consentait à reconnaître les droits du Souverain pontife. Il demande un entretien à Napoléon, peut-être par l’entremise de la fraternité maçonnique, mais il ne lui sera pas accordé. Il rédige alors les onze Entretiens des Soirées de Saint-Pétersbourg, dont le dernier, inachevé fait le bilan de sa fréquentation des loges et propose une évaluation approfondie de la Maçonnerie, par-delà les limites que lui imposent sa proximité avec le protestantisme. Il meurt en catholique ultramontain après avoir été désavoué par Louis XVIII et les souverains de la Restauration. De Maistre est l’homme de toutes les contradictions. Il se pourrait qu’il soit le Pascal de la Franc-Maçonnerie.

Pourquoi porter l’attention aujourd’hui sur De Maistre ? Parce qu’homme de la césure révolutionnaire, à la fois Maçon et anti-maçon, français et savoyard, réactionnaire papiste et prophète joachimiste, il est capable de tenir tous les points de vue et de les faire s’exprimer dans sa pensée. Il est l’homme complexe d’une situation complexe qui permet d’évaluer les forces en présence : écrivain rival de Chateaubriand par sa puissance et sa précision, il a déjà, face à l’évolution de l’Europe, toute la force d’exagération de Barbey d’Aurevilly, de Léon Bloy, et tout le savoir de Guénon, qui ne manquera pas de la reconnaître dans la suite des travaux d’Emile Dermenghen : c’est dire qu’il est le premier des antimodernes, comme les appelle Antoine Compagnon, mais « anti » jusqu’à retirer toute sécurité à son propre camp. Il est un théosophe et un rationaliste, un politique machiavéliste et un illuminé grand poète : l’« Alchimiste de la pensée » célébré par Baudelaire (dans Mon cœur mis à nu, XXXI).

Maistre a eu la capacité à transformer en scène dantesque l’Europe assoupie de la Chartreuse de Parme et à deviner les forces de déclin qui étaient à l’œuvre dans les manœuvres de la Restauration comme dans les menées radicales des révolutionnaires. Et c’est cet homme de combat qui parle de la Maçonnerie. Seules les hautes consciences peuvent prendre au sérieux la Franc-Maçonnerie. Il faut être un combattant pour comprendre comment la Franc-Maçonnerie entre dans l’histoire du monde. Nulle conscience sereine ne peut accéder à une idée quelconque du rite, de sa puissance, de sa portée, et finalement de sa vérité.

Avant la Révolution (en 1782), Maistre pose, après son mentor, le duc de Brunswick, les questions de fond. Plus encore, sa Maçonnerie est une question. Elle est la question et elle l’est restée :

« Qu’étions-nous ? Que sommes-nous ? Avons-nous des maîtres ? Devons-nous subsister ? » (Joseph de Maistre, Oeuvres II, Ecrits Maçonniques…, éd. Jean Rebotton, Genève, 1983, p. 80) 

Ces questions répondent aux fameuses questions de Kant : Que puis-je connaître, que dois-je faire, que m’est-il permis d’espérer ? Ce sont les questions fondamentales de la Maçonnerie. La question de la maîtrise est au centre, comme l’était déjà pour Casanova. La Maçonnerie ne comprend l’homme qu’à partir d’un acte de reconnaissance réciproque. Mais cette reconnaissance s’exerce au sein « d’épaisses ténèbres » : « notre origine est toujours couverte d’épaisses ténèbres » (p. 81). Dans la profondeur de l’histoire, y a-t-il des Supérieurs inconnus et la Maçonnerie a-t-elle un avenir ? 

« Tout nous engage à croire, que nos mystères tiennent à quelque chose de grand, et de vraiment digne de l’homme » (p. 83).

Maistre nie farouchement que cette grandeur pourrait provenir de la mémoire des Templiers (« Et pour trancher le mot, qu’importe à l’univers la destruction de l’ordre des Templiers ? Le fanatisme les créa, l’avarice les abolit : voilà tout. », p. 82). A cette époque De Maistre n’a pas plus d’attachement pour les Templiers que pour les Croisades (« Tous ces chrétiens auraient mieux fait de prier Dieu dans leurs paroisses », ose-t-il écrire !, P. 86). Il nie farouchement la dimension du deuil qui s’attache à la ritualité maçonnique :

« L’idée d’un moine soldat ne pouvait germer que dans une tête du 12ème siècle ; mais que dans le 18 ème, il existe une société qui ait pour but principal de célébrer les malheurs d’une de ces fraternités guerrières, et qui s’honore de tenir à elle par une filiation plus que suspecte, c’est ce qui peut sembler un peu singulier. (p. 86) […] Si la maçonnerie n’est que l’emblème des Templiers, elle n’est rien, et il faut travailler sur un nouveau plan. Si elle est plus ancienne, c’est une raison de plus pour les hommes de renoncer à de vaines formules et de quitter des mots pour les choses. » (p. 87)

 Ces déclarations de guerre n’empêchent pas la sûreté du jugement de l’auteur et la libération d’un espace propre à la Maçonnerie de l’avenir :

« Tout annonce que la franc-maçonnerie vulgaire est une branche détachée et peut-être corrompue d’une tige ancienne et respectable » (p. 83).

Cette phrase est particulièrement saluée par Guénon :

« C’est bien ainsi qu’il faut envisager la question : on a trop souvent le tort de ne penser qu’à la Maçonnerie moderne, sans réfléchir que celle-ci est simplement le produit d’une déviation. », in Écrits pour Regnabit, éd. Pier Luigi Zoccatelli, Milano, 1999, p. 47.

Maistre en 1783 reste un moderne :

« Ne peut-on être utiles et vertueux sans devanciers ? Nous sommes tous réunis au nom de la Religion et de l’humanité ; nous pouvons répondre de la droiture de nos intentions. Prenons hardiment l’édifice par les fondements : et au lieu de renouveler, créons ! » (p. 85).

 Non seulement il s’acharne contre toute tradition templière, mais il ne veut plus de liens avec la chevalerie :

« Il semble même qu’on doit faire un pas de plus et proscrire absolument dans la nouvelle formation tout ce qui peut tenir à la Chevalerie. Ces sortes d’institution sont excellentes, mais il faut les laisser à leur place. La noblesse est une de ces plantes qui ne peuvent vivre qu’au grand air. Qu’est-ce qu’un chevalier créé aux bougies dans le fond d’un appartement et dont la dignité s’évapore dès qu’on ouvre la porte ? » (p. 88).

On ne peut imaginer position plus radicale et plus éloignée d’une culture du passé, faire de mystères et de transmissions. Maistre est un moderne parmi les passéistes et un passéiste parmi les modernes. Il défend un humanisme qui ne se retourne pas en arrière :

« La vraie maçonnerie n’est que la Science de l’homme par excellence, c’est-à-dire la connaissance de son origine et de sa destination. Quelques-uns ajoutent que cette Science ne diffère pas essentiellement de l’ancienne initiation grecque ou égyptienne. » (p. 88).

Mais Maistre ne veut pas trancher sur ce point (« tous les efforts des frères les plus habiles pour établir l’identité des anciennes initiations avec l’initiation maçonnique n’auront et ne peuvent avoir aucun succès » (p. 89). Il a rompu la chaîne des transmissions. Il avance une Maçonnerie sans mémoire. Elle ne sera pas cependant sans religion :

« Faisons-nous une généalogie claire et digne de nous. Attachons-nous enfin à l’Évangile, et laissons-là les folies de Memphis. Remontons aux premiers siècles de la loi sainte, fouillons l’antiquité ecclésiastique, interrogeons les Pères l’un après l’autre ; réunissons, confrontons les passages, prouvons que nous sommes chrétiens. Allons même plus loin. La vraie religion a bien plus de 18 siècles.

Elle naquit le jour que naquirent les jours.

Remontons à l’origine des choses, et montrons par une filiation incontestable que notre système réunit au dépôt primitif les nouveaux dons du grand réparateur. » (p. 97).

C’est alors que Maistre a une formule singulière, qu’il rapportera plus tard à la philosophie allemande, à sa théosophie sans doute plus qu’au criticisme : le « Christianisme transcendant ». Il ne s’agit pas en son nom d’abuser de la métaphysique de la maçonnerie :

« la métaphysique de cette science, et en général tout ce qui n’est pas clair et pratique, n’est bon que pour amuser les écoles et les cafés. » (p. 103)

Le christianisme transcendant (plus tard, lors de sa tentative de justification auprès du gouvernement de Turin lors de la période révolutionnaire, De Maistre parlera de « christianisme exalté, appelé en Allemagne Christianisme transcendant », p. 138) est réservé au 3ème grade. Ce christianisme s’applique à approfondir les mystères de la Révélation, à la recherche de «motifs de crédibilité » car

« tout est mystère dans les deux testaments, et les élus de l’une et l’autre loi n’étaient que de vrais initiés. » (p. 109).

Ce grade est réservé à l’entendre des « allégories sacrées » et la « vénérable antiquité qui les porte ». Il faut réconcilier les mystères avec les sacrements, les signes et les figures, tous rigoureusement synonymes selon De Maistre. Et il ose reprendre en ce sens un mot fameux de Pascal :

« comme, suivant la remarque de Pascal, les faux miracles prouvent les vrais, de même l’abus des explications allégoriques annonce que cette doctrine avait une racine réelle que nous avons perdue de vue. » (p. 110).

Certains esprits sont appelés aux « contemplations métaphysiques » et l’esprit souffle où il veut. Il faut associer l’érudition et le génie pour entrer dans ces mystères. Telle est la culture des Grands Profès. Aucune limite n’est édictée à cette entreprise. Point n’est besoin pour autant de Supérieurs inconnus :

« La preuve est courte, mais décisive : c’est que nous ne les connaissons pas. […] Comment pourrions-nous avoir contracté quelque engagement tacite envers des Supérieurs cachés […] ? » (p. 85).

Le plan est donc clair : point de recherche fumeuse des mystères antiques ou de l’ordre du Temple, mais un approfondissement du christianisme, jusqu’aux limites de l’orthodoxie (le joachimisme). De Maistre, contre toute réforme « templière », revendique la filiation de l’ésotérisme chrétien, mais refuse de pousser plus loin l’idée de la Tradition maçonnique, limitant sans doute son universalité réelle, mais reconnaissant du moins sa profondeur au-delà de 18 siècles. Ce raccourci maistrien au cœur de la Maçonnerie ne l’empêchera pas de terminer le Mémoire par ces questions décisives :

« Mais que sommes-nous. D’où nous viennent nos instructions. Jusqu’à quel point cette question peut-elle nous intéresser ? Y a-t-il d’autres sociétés qui possèdent nos connaissances en tout ou en partie ? etc., etc… Ici ma plume tombe et, plein de respect et de confiance pour mes maîtres, j’attends leurs décisions sans les prévenir. » (p. 112)

Dans le XIème entretien, vers 1816, soit presque trente-cinq ans plus tard, il confirmera cette stratégie et ces héritages : la Maçonnerie prolonge l’effort prophétique du temps présent. Elle donne droit à une puissance d’illumination de l’esprit humain qui l’a accompagnée au travers de tous les siècles. Elle est la part oraculaire des siècles tardifs et il ne faut pas craindre de la voir s’égarer dans des menées subversives qui ne sont pas son fait, mais le résultat des contradictions d’une société épuisée. Un des plus forts jugements sur la Maçonnerie repose sur cette comparaison avec la poésie (peut-être avec Ossian ou encore les travaux de Champollion) :

« Comme les poètes qui, jusque dans nos temps de faiblesse et de décrépitude, présentent encore quelques lueurs pâles de l’esprit prophétique qui se manifeste chez eux par la faculté de deviner les langues et de parler purement avant qu’elles soient formées, de même les hommes spirituels éprouvent quelquefois des moments d’enthousiasme et d’inspiration qui les transportent dans l’avenir, et leur permettent de pressentir les événements que le temps mûrit dans le lointain. »,  Onzième entretien, Les soirées…, éd. Pierre Glaudes, Bouquins, p. 766.

Il s’ensuit une discussion aigue avec l’affirmation de l’Évangile selon laquelle dans le Christ tout est révélé et qu’il n’y a plus place pour aucun secret pour les gens de foi. Mais pour De Maistre, si nous en savons assez avec ce qui nous a été révélé pour nous sauver, on ne saurait soutenir que nous connaissons tout de Dieu et de sa capacité à engendrer du nouveau. Aux illuminés, et à leurs loges, d’entrer dans le secret de Dieu pour aller plus loin que ce que nos ancêtres nous ont transmis.

Tout cela ne va pas sans intérêt redoublé pour le paganisme, dont les rites, même déformés, annoncent que la révélation est déjà là : l’universalité maçonnique réapparaît dans sa complexité et sa véritable puissance.

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