Monique Castillo: Claude Lefort

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Monique Castillo: Claude Lefort

Ce cours ne sera proposé qu’en podcast.

Signification politique du totalitarisme

« Le paradoxe est le suivant : la division est déniée- je dis bien déniée, puisqu’une nouvelle couche dominante se distingue activement, puisqu’un appareil d’État se détache de la société – et, à la mesure de cette dénégation, se voit fantastiquement affirmée une division entre le peuple-Un et l’Autre. Cet Autre, c’est l’autre du dehors. Expression à prendre à la lettre : l’Autre est le représentant des forces en provenance de l’ancienne société (koulaks, bourgeoisie) et c’est l’émissaire de l’étranger, du monde impérialiste. Deux représentations d’ailleurs qui se conjoignent : car il est toujours imaginé que les représentants de l’ancienne société sont reliés à ces centres étrangers. Compre­nons ainsi que la constitution du peuple-Un exige la production incessante d’ennemis. Il n’est pas seulement nécessaire de convertir fantastiquement des adversaires réels du régime ou des opposants réels en figures de l’Autre maléfique, il faut les inventer. Cependant, ne nous arrêtons pas à cette seule interprétation. Les campagnes d’exclusion, de persécution, pendant tout un temps, la Terreur, mettent en évidence une image neuve du corps social. L’ennemi du peuple est considéré comme un parasite ou un déchet à éliminer. Les documents rassemblés par Soljenitsyne, dont certains étaient au reste connus depuis fort longtemps, sont à cet égard au plus haut point instructifs. La poursuite des ennemis du peuple s’exerce au nom d’un idéal de prophylaxie sociale, et, cela, dès le temps de Lénine. Ce qui est en cause, c’est toujours l’intégrité du corps » L’image du corps et le totalitarisme, in L’invention démocratique, Fayard, 1981 (et 1994), p. 165-166

L’enseignement de Machiavel : la conflictualité est irréductible

 « On peut dire généralement de tous les hommes une chose, qu’ils sont ingrats, changeants, dissimulés, ennemis du danger, avides de gagner» (Machiavel). (…) Le désir de l’homme, impliqué dans le conflit universel des classes s’avère irréductible aux appétits de puissance, de richesse et d’honneurs; en tant qu’il porte le refus du commandement et de l’oppression, on doit convenir que nul objet n’en fournit la mesure, qu’il détache le sujet de toute position particulière et l’arrime à une revendication illimitée. » Le travail de l’œuvre. Machiavel, Tel Gallimard, 1972, p. 722-723.

La dimension symbolique du pouvoir

« Précisons donc la notion de mise en forme que nous intro­duisions, en signalant qu’elle implique celle d’une mise en sens (j’emprunte l’expression à Piera Aulagnier) et de mise en scène des rapports sociaux; ou bien, disons que la société n’advient à soi, dans un agencement de ces rapports, qu’en instituant les conditions de leur intelligibilité et qu’en se donnant à travers mille signes quasi-représentation d’elle-­même. Mais encore faut-il à nouveau souligner que la mise en forme, l’institution politique ne saurait être réduite aux limites du social comme tel. La distinction de ce qui social et de ce qui ne l’est pas nous ferait verser dans la fiction, aussitôt que nous voudrions la poser comme réelle.Nous venons de dire que le principe d’intériorisation qui guide la pensée du politique suppose un mode de discrimination des repères en fonction desquels s’ordonne une expérience de la coexistence ; or, celle-ci ne se défait pas d’une expérience du monde, du visible et de l’invisible, sur tous les registres. La discrimination du réel et de l’imaginaire, du vrai et du faux, du bien et du mal, du juste et de l’injuste, du naturel et du surnaturel, du normal et de l’anormal, elle n’intéresse pas seulement les rapports des hommes dans leur vie sociale, à peine est-il nécessaire d’y insister…  Essais sur le politiqueop.cit.p. 282-283.

Le lieu vide du pouvoir dans la démocratie

« Incorporé dans le prince, le pouvoir donnait corps à la société. Et, de ce fait, il y avait un savoir latent, mais efficace, de ce qu’était l’un pour l’autre, dans toute l’étendue du social. En regard de ce modèle, se désigne le trait révolu­tionnaire et sans précédent de la démocratie. Le lieu du pou­voir devient un lieu vide. Inutile d’insister sur le détail du dispositif institutionnel. L’essentiel est qu’il interdit aux gou­vernants de s’approprier, de s’incorporer le pouvoir. Son exercice est soumis à la procédure d’une remise enjeu pério­dique. Il se fait au terme d’une compétition réglée, dont les conditions sont préservées d’une façon permanente. Ce phé­nomène implique une institutionnalisation du conflit. Vide, inoccupable – tel qu’aucun individu ni aucun groupe ne peut lui être consubstantiel -, le lieu du pouvoir s’avère infigura­ble. Seuls sont visibles les mécanismes de son exercice, ou bien les hommes, simples mortels, qui détiennent l’autorité politique. On se tromperait à juger que le pouvoir se loge désormais dans la société, pour cette raison qu’il émane du suffrage populaire ; il demeure l’instance par la vertu de laquelle celle-ci s’appréhende en son unité, se rapporte à elle-même dans l’espace et le temps. Mais cette instance n’est plus référée à un pôle inconditionné ; en ce sens, elle marque un clivage entre le dedans et ledehors du social, qui institue leur mise en rapport ; elle se fait tacitement reconnaître comme purement symbolique. (…) La société démocratique s’institue comme société sans corps, comme société qui met en échec la représentation d’une totalité organique (…)  Ni l’État, ni le peuple, ni la nation ne figurent des réalités substantielles. Leur représen­tation est elle-même dans la dépendance d’un discours poli­tique et d’une élaboration sociologique et historique toujours liée au débat idéologique. (…) Une société désormais vouée à accueillir l’irreprésentable. La question de la démocratie, in Essais sur le politique, Le Seuil, Points, Essais, p. 27-30.  

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